1. "Évider le ciel" 

     

  2. "Quand tu m’interrompis poliment pour m’informer en criant que mon état de solitude était "a bit sad" et que voulais-je bien y remédier en me joignant à vous, je dois avouer que je fus légèrement contrariée."

     
  3.  

  4. Arcade Fire, Neighbourhood #1

    - the awakening - 

     
  5.  
  6. " I actually dreamt of that moment " 

     

  7. Au bout de la rue Metcalfe, une énorme méduse blanche flotte dans une tour de verre, dégageant une lumière laiteuse sur l’asphalte. Les passants s’empressent dans le crachin froid, qui s’infiltre sous leur capuches. La rue entière est mouillée: il ne s’agit pas là de pluie qui tombe, mais d’eau qui flotte dans l’air. Tout est détrempé: le rebord des fenêtres, les porches des maisons de briques,  même la lumière orange des lampadaires est gorgée d’eau. Peu importe la distance; au loin, la méduse veille. 

     
  8. Ottawa

     

  9. Je me suis réveillée confuse, encore vacillante des bières d’hier soir. La chambre était comme tous les matins remplie d’une lumière qui se foutait bien des stores fermés tant bien que mal. Au travers de ce lit pour lequel j’ai une tendresse presque humaine, j’ai comme tous les matins insulté mon natel qui sonnait depuis le bureau. Une main sur le sol comme appui, j’ai tendu le bras pour attraper et éteindre le bruyant appareil. La maison était silencieuse, comme tous les matins, si l’on exclut les allées et venues de nos nouveaux voisins du dessus, celles de notre ancien voisin du dessous, la voix de mon coloc’ qui joue depuis le soir précédent en ligne sur son ordi contre d’obscurs joueurs brésiliens, ainsi que le ballet des voitures des multiples familles de Vanier se rejoignant pour l’assemblée dominicale à l’Eglise Christ en Action de l’autre côté de la rue. 

    J’avais le vague souvenir d’avoir marché sous la pluie quelques heures plus tôt, dans la nuit enfin tiède, remuant mes pensées vaseuses après des discussions enivrées avec mes colocs et un échange de messages confus avec Adam. Je me sentis vaguement coupable en me revoyant l’appeler sans succès, me sentant un peu seule et très ivre. La veste noire sans capuchon que j’avais enfilée, faute de trouver la brune imperméable qu’il me fallait, gisait au bas de mon lit, tandis que le reste de mes habits étaient empilés au pied de ma chaise, presque soigneusement. Mon natel recommença à sonner, ce bruit auquel j’étais devenue si sensible me faisant sursauter. En parcourant le menu pour désactiver l’alarme, je me rendis compte que mon doigt était couvert de sang séché, taches noires qui se craquelèrent quand je fis jouer l’articulation. La peau était déchirée à plusieurs endroit sur le côté, des coupures courtes mais profondes qui étaient maintenant parcourues de fibres de tissu. Je revis la cuisine noire et le frigo éclairé, mes gestes imprécis et la bière fermée, mon incapacité à trouver le décapsuleur et cette idée stupide d’utiliser un couteau pour ouvrir la bouteille. J’avais du m’y reprendre une bonne dizaine de fois, entaillant mon index contre la capsule à chaque reprise, sans vraiment payer attention à la douleur par ailleurs atténuée par l’alcool. 

    Je me suis habillée rapidement, mes gestes étaient curieusement précis alors que ma tête flottait encore dans la soirée, révélant une étrange acuité de pensée et d’introspection pour un état franchement encore ivre et en manque de sommeil. Pourtant, chaque détail m’interpellait: les rayons du soleil au travers des bouteilles de bière entamées sur la table du salon, le vert foncé de la carrosserie de la voiture des voisins qu’on redécouvrait depuis quelques jours après qu’elle eut passé tout les six mois d’hiver recouverte de neige, les frisottis des cheveux du vendeur de Macs qui me procura mes tickets de bus, les mégots de cigarettes dans la terre détrempée et les quelques brins d’herbe verts qui poussaient sans trop y croire au milieu de gazon jaune détruit par le trop long hiver. 

    Au croisement de Rideau et Augusta, j’ai du prendre mon sac à dos sur mes genoux, le coinçant derrière mon livre, pour laisser s’asseoir un type brun à la barbe soignée que j’estimais tout à fait acceptable. Je me demandais rapidement si mon odeur corporelle était décente pour un lieu public tel que le bus ou la bibliothèque où je me rendais, incapable de me rendre compte si j’exhalais la bière tournée ou la pizza froide. Comme souvent, j’oubliais presque de tirer le cordon pour demander l’arrêt King Edward. On aurait dit que j’étais la seule à descendre à ce croisement pourtant animé. Je m’excusais auprès de mon voisin barbu alors qu’il se levait pour me laisser sortir. Je suis descendue sur le trottoir, rassérénée par le vent encore frais qui semblait ne jamais laisser l’avenue Rideau tranquille. 

    C’est là que ça a commencé, il me semble. Alors que je marchais vers le passage piéton, je suis entrée dans un moment d’épiphanie infiniment impromptu: c’est difficile à expliquer, mais pendant la demi-heure qui suivit je me suis sentie incroyablement calme, dans un état proche de la béatitude qu’on atteint au sommet d’une montagne après une pénible ascension. Tout, vraiment tout autour de moi faisait sens, pas seulement les choses physiques - les voitures sales, les mouettes, les immeubles, les passants - mais aussi les choses temporelles: mon réveil un peu vaseux, mon doigt éraflé, la conversation d’hier avec Adam à propos des tortues, même le piercing qui déformait un peu la bouche de Michelle, même la pluie sur mes cheveux lissés hier soir dans la rue, tout, absolument tout était en place et relié avec tout. Ca allait même si loin, ça s’étendait au fur et à mesure que je remontais Cumberland en écoutant the Antlers dans mon casque, chaque pas amenait une dimension à ma prise de conscience. Ça s’accumulait dans ma tête en un amoncellement de souvenirs, de pensées, d’images, toutes liées à ces mois au Canada; j’avais l’impression qu’on avait ouvert un robinet dans ma tête et que tout coulait librement, presque sauvagement mais d’une sauvagerie joyeuse; un flot continu de plénitude. En y repensant maintenant, ça correspond peut-être à ce que j’avais ressenti pendant mes derniers jours à Reykjavík deux ans plus tôt, dans le parc labyrintesque qui mène au Perlan. Mais ici, alors que j’atteignais les premiers bâtiments de l’université, l’Eglise sur ma gauche avec sa bannière “STUDENTS WELCOME”, le Swiss Hotel, la flaque d’eau au croisement de la rue Stuart, ce sentiment prenait une dimension comparable au temps passé dans cette ville et me submergeait. Je me suis sentie “bénie”; l’anglais transmet cela mieux, I felt unbelievably blessed. Plus que la plénitude atteinte en Islande, j’étais remplie de reconnaissance pour tout ce que j’avais pu rencontrer ici, pour ces canadiens à la chaleur humaine inégalée qui habitait tout. Les gens, leur sympathie, leur politesse, leur humour, construisaient à force de gentillesse un immense réseau dans lequel la vie s’écoulait, avec ses coups bas et ses moments de grâce, et qui comblait plus que largement peut-être l’absence d’histoire ou l’isolement sur cette terre désole, entre deux océans. Je me disais que l’Europe avait peut-être beaucoup de choses, mais jamais je n’y avais ressenti une telle ferveur des individus à être humains et bons les uns pour les autres. 

    Je flottais dans cette reconnaissance en atteignant la pelouse de Tabaret Hall, incapable de l’exprimer, même incapable de trouver quelqu’un à remercier alors que l’envie me dévorait. J’aurais même rappelé Adam pour lui en parler, pour le remercier d’être lui et d’être canadien parmi ces canadiens si incroyables, le remercier pour ce pays dont j’avais vu si peu mais qui me parlait en ce moment directement au coeur. Evidemment, peut-être que j’étais un peu ivre, peut-être que le sommeil qui me manquait de ces derniers jours incitait mon cerveau à sécréter je ne sais quelle hormone qui me faisait planer. Mais c’était la première fois que je ne regrettais pas mes incohérences, que je cessais de questionner la rationalité de mes actes, que je ne portais pas de jugement sur des choses grandes ou sur des choses futiles, comme ces minutes sous la pluie hier soir à attendre un SMS, simplement parce que, ici, on ne le faisait pas. C’était incroyablement fort, et incroyablement simple, et incroyablement grand. Je repassais les même quatres chansons de The Antlers sur mon iPod pour garder le sentiment le plus présent possible en moi.

    Je suis allée au Second Cup sur Laurier Street au lieu de me contenter de celui de la bibliothèque pour mon cappuccino: je voulais encore expérimenter ce contact humain si doux que j’avais ici. Je voulais être au milieu des canadiens encore un peu avant de me plonger dans mon papier sur la position de la Chine quant au régime international sur le changement climatique qui me couperait certainement de cette épiphanie, avant que mes parents n’arrivent demain avec un peu d’Europe que je craignais presque quand la vie m’était si douce ici. En passant devant le café Nostalgica, tout près maintenant de la bibliothèque, je me suis pour la première fois imaginée sérieusement vivre au Canada: c’était une pensée très douce. 

    Je me suis assise sur un banc devant la bibliothèque pour manger mon sandwich et boire mon jus d’orange, et c’est là je crois que j’ai eu l’idée d’écrire. Ca me paraît tellement plus important de transformer tout ça en mots, que de m’atteler tout de suite à mon travail. C’est là que je suis maintenant. Je tape calmement sur mon clavier, mon index est  recouvert d’un sparadrap qui limite un peu mes mouvements, The Antlers résonnent toujours dans mes oreilles, et quand je secoue la tête, je resens encore toutes les bières d’hier soir qui font vaguement tourner ma visions. Je regarde les étudiants autour de moi - ils doivent penser que, comme eux, je travaille - un peu ébahie, leur envoyant silencieusement toute ma reconnaissance d’être simplement qui ils sont. 

     

  10. I woke up

    to a lonely

    whistle 

    image

     

  11. "A la mémoire chérie et regrettée de celle qui fut l’inspiratrice et en partie l’auteur du meilleur de mes écrit - à mon amie et à ma femme, dont la passion du vraie et du juste fut mon plus vif encouragement, et l’approbation, ma principale récompense - je dédie ce livre. Comme tout ce que j’ai écrit depuis de nombreuses années, il lui appartient autant qu’à moi; mais, dans son état actuel, l’oeuvre n’a eu que trop insuffisamment l’avantage inestimable de sa révisions, les parties les plus importantes ayant été réservées pour un examen plus attentif, dont maintenant elles ne jouiront plus jamais. Si j’étais capable de traduire au monde la moitié seulement des grandes pensées et des nobles sentiments qu’elle a emportés dans la tombe, je deviendrais pour lui le médium porteur d’un bénéfice plus grand que celui qui résultera jamais de tout ce que je pourrai écrire sans l’aiguillon et l’assistance de sa sagesse inégalée."
    — J.S Mill, De la Liberté, 1869
     
  12.  
  13.  
  14. if one could have the 

    peace of mind

    all days

    without that savage

    absurdity

    then… 

     

  15. Reste encore un peu ici

    je suis si seule d’être comme toi

    sans dehors ni dedans

    murmura la fenêtre aveuglée par la nuit